Ne pleure pas sur moi, Samuel Lebon (2023)
À retrouver chez Le Dilettante


Quelques heures sous la flotte, avec les gamins qui larguent leur estomac à l’arrière de la bagnole familiale. Un peu plus tard, la grande s’offre un strike en renversant un rayon entier dans le supermarché mousquetaires du coin. Tu peux me croire, deux chariots ne passent pas de front dans ce foutoir. Enfin, le moment divin arrive, t’as refourgué les mômes au plumard, tu t’es ouvert une bonne bière brassée dans un bled perdu de la Meuse. Si, si, c’est du sérieux, ça existe vraiment. Et là, c’est la lampe de chevet qui t’agresse comme un projecteur de stade. Rien de plus insupportable que ça, à part peut-être une lampe de chevet qui se fout de t’éclairer.

Ne pleure pas sur moi. C’est un putain de bel objet. Couverture en papier kraft épais qui vient sublimer une illustration de l’artiste argentin Sergio Aquindo. Ou alors c’est l’inverse ? Mais le contenu, me diras-tu… Le moment est venu de s’y plonger.

Ça démarre façon bayou, ces premières pages. Une vraie ambiance de ragoût à feu doux. Ça sent la surprise dans l’air, mais tout divulgâcher serait vraiment dommage. C’est l’histoire de Lennon et Darline ou plutôt de Darline sans Lennon. Pas de lien du sang, mais une enfance partagée comme frère et sœur. Elle ne veut qu’une chose, un enfant parfait avec celui que tout le monde prend pour son frangin.

Un beau matin, brumeux, en bordure de canal, c’est le drame pour Darline. Lennon a mis les voiles, emportant avec lui son fantasme. Darline en est persuadée : il est parti se les faire couper. Accompagnée de sa gamine peu loquace, elle prend la route pour le rattraper.

Premier réveil au gîte. Évidemment, la cafetière, c’est une Senseo. Pour du bon café, j’attendrai d’être remonté là-haut. Impatient de replonger dans ma lecture, j’ai l’impression que l’atmosphère des cinquante premières pages m’a engluée dans la nuit. On repart en vadrouille avec l’héroïne Darline. Un roadtrip en Peugeot, ouais, ça pourrait être pire, genre se trimballer en Berlingo. On évolue entre deux mondes. Un passé qui tangue et un présent qui s’échappe.

On ne sait pas trop si l’héroïne ne se fout pas de nous à l’occasion. Sa gamine qu’elle traîne comme un boulet, pendant qu’elle rêve secrètement de faire un nouvel enfant qui serait parfait. T’en dévoiler davantage serait te priver de la découverte de ce roman.

Après un premier récit photographique, déjà décortiqué par ici, Samuel Lebon défonce les portes qu’il avait entrouvertes. Une plongée dans les thèmes du désir, de la parentalité et d’une forme de renoncement à soi-même. Sur une route aux accotements non stabilisés, entre Richard Brautigan et Jim Harrison, Samuel Lebon manie avec une précision redoutable le style propre et mouvant de l’épopée américaine.

Côté sonore, tu vas être gâté ; de Karl Blau à Bill Callahan, sans oublier Nick Cave, le roadtrip est sacrément bien balancé. Je flâne en Lorraine, fenêtres de la bagnole grandes ouvertes, évangélisant les autochtones en pensant à Lennon. Karl Blau se pavane jusqu’à Memphis, Darline et sa marmaille doivent, elles, se gaver de gombo. Retrouvera-t-elle son héros avec ses effets au complet ?

Dick Rivers me vient à l’esprit. La Meuse, c’est pas Saint-Tropez mais Samuel Lebon réussit ici le twist parfait.